MISSION N°54 -La grève, les rorïe et moi

Petit préambule, parce que tout le monde n’a pas eu la chance de naître en Polynésie.

rorïe (nom masculin) : petit concombre de mer local, vaguement mou, pas très glamour, mais parfaitement adapté à la vie tranquille du lagon.
“Aller élever des rorïe aux Tuamotu”, chez nous, c’est l’équivalent tropical de “partir élever des chèvres dans le Larzac”.
Bref : disparaître. Fuir. Changer de vie. Sauver ce qu’il reste de sa santé mentale.

Voilà. Le décor est planté.

Je travaille dans le tourisme.
Je suis donc — tenez-vous bien — agent de voyage.

Un métier qui mériterait clairement une médaille. Ou au moins une prime de survie.

Parce que derrière les cocotiers et les couchers de soleil Instagram, nous sommes surtout…coordinateurs officiels de vos emmerdes.

Un avion loupé ? Une excursion au cours de laquelle le lagon était trop froid.
Un hôtel qui vous “surclasse”… mais dans le bungalow avec vis à vis.
Un transfert coincé dans les bouchons avec votre belle-mère qui fond au soleil ?

C’est nous.

Nous, pendant que vous paniquez en tongs, on sauve vos vacances…en sacrifiant parfois nos soirées, notre tension artérielle et parfois notre foi en l’humanité.

Mais alors LE boss final du métier…le niveau expert…
le moment où tu regardes ta vie et tu te dis “j’aurais dû faire potière”…

La grève.

Parce qu’en Polynésie, comme en métropole, la grève, c’est pas un événement. C’est une discipline olympique.

Alors oui, sur le principe, je respecte le droit de grève. Enfin… en théorie. Parce qu’en pratique ? …Vous me fatiguez…Version premium surclassement offert pour rester dans l’aérien. En cinq ans, j’ai dû gérer six, peut-être sept épisodes de grève.
(Sans compter le Covid, parce que sinon je pleure.)

À ce stade, je suis à deux doigts :

  • soit de la dépression
  • soit de la reconversion version ouverture d’un atelier de poterie aux Marquises

Parce que oui, je comprends. Vraiment.
Vous êtes fatigués. Mal payés. À bout.

Mais sur le terrain… l’effet n’est pas celui qu’on croit.

Nous, quand on craque, on ne bloque pas des familles entières,
des gens qui ont économisé pendant 5 ans pour se payer le voyage de leurs rêves, des enfants en UM, des nuits à 1300 euros envolées car l’avion n’a pas décollé…

Nous, quand on craque, on répond encore au téléphone. Avec un sourire. (faux, mais poli) Parce que la vérité, elle est là : Quand vous faites grève, vous bloquez des vies.

Des voyages qu’on a mis des mois à construire.
Des lunes de miel. Des retrouvailles. Des derniers voyages parfois. Vous ne bloquez pas un système. Vous bloquez des gens. Et ça, ça me travaille.

Alors oui… j’en arrive à me poser la question : Est-ce que je respecte vraiment le droit de grève ? Ou est-ce que je rêve secrètement d’un brassard blanc à la japonaise, pour dire “je suis pas content” mais continuer à bosser quand même ? Ou mieux : d’un pays où, quand ça ne va pas…on change de job, au lieu de hurler plus fort que le voisin.

Parce qu’en France — et un peu ici aussi, soyons honnêtes, on a ce truc incroyable :plus tu gueules fort, plus t’as raison.

Bref.

Si vous me cherchez ces jours-ci,
je suis probablement en train de regarder le lagon, un œil qui tremble,
le téléphone qui sonne, et une petite voix intérieure qui murmure :

“Allez… encore une grève…
et je pars élever des rorïe.”

À mes amis grévistes (et aux autres) — enfin… à ceux qui le sont encore, et qui veulent le rester — likez ma chronique, ce sera déjà ça pour sauver notre amitié.

…parce que moi, à ce rythme-là,
je suis déjà en train de regarder les rorïe avec un regard d’éleveuse.

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Maman lagon et Mini Motu

Je suis Maman lagon et ma vie tourne autour de Mini Motu , mon petit ilôt de 8 ans. Entre tempêtes tropicales et brise lagonaire bienvenue dans mon archipel.

J’élève (avec bcp d’amour et de café) Mini Motu à Tahiti (d’où les parallèles avec les eaux turquoise du fenua que vous comprenez désormais!). Je sais, ça fait rêver les gens sauf que même au paradis une maman Solo jongle entre les devoirs, les poux et l’école qui commence bcp trop tôt. Un agenda trop plein, une mémoire au max de sa capacité et un humour qui me sauve toujours.